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Instantanés d’ambre – Yôko Ogawa

« C’est une boîte. Un coffret solide qui ne rouille pas à la pluie. C’est une boîte mais on ne peut l’emporter avec soi. Elle reste immobile en un endroit. En plus, hors de la maison, tournée vers l’extérieur, toute seule. Quelle ténacité. A l’extérieur du mur de briques, j’étais chargée d’aller chercher ce qu’il y avait dans cette boîte. Elle contenait des mots écrits sur des carrés de papier… »

Suite au décès d’une de ses filles, qu’elle attribue à un chien satanique qui lui aurait léché le visage alors qu’elle se promenait au parc avec sa maman, une mère veut protéger ses trois autre enfants et les calfeutre dans une grande bâtisse entourée d’un jardin, les martelant d’interdits et les obligeant à abandonner leurs prénoms d’origine. Ils s’appelleront désormais Opale, Ambre et Agathe, des noms de pierres porteuses de puissance.

Instantanés d’ambreDans cette geôle imposée bercée par le chant des oiseaux, tout n’est que douceur et enchantement, mais aussi solitude et isolement. La mère multiplie les absences pour son travail aux thermes, et les enfants se débrouillent comme ils peuvent dans leur nouvel environnement. Pendant qu’Opale danse, Agate joue de l’harmonium et Ambre dessine. Ainsi, la petite sœur surgit en point lumineux au coin de l’œil d’Ambre… Et voici que sont réunis les quatre enfants, le temps d’une étincelle, d’un rêve.

Une brise légère souffle sur les végétaux leur donnant un mouvement aérien. Loin des tumultes du monde, la quiétude semble s’être installée…

Mais derrière les murailles entourant leur jardin, les enfants oublient peu à peu la réalité. Ils imaginent de nouveaux jeux, se délectent de lectures, surtout celle des encyclopédies abandonnées par le père absent, se mettent à murmurer car il leur est interdit de crier, sont vêtus de haillons de trop petite taille, portent les cheveux en crinière ou pire encore sont parés d’une queue ou d’ailes cousues par la mère névrosée. Le jardin est bénéfique, certes, et leur fait oublier un peu les délires de leur maman et le cloisonnement dans cette alcôve de fortune. Ainsi, ils perdent leurs repères avec l’extérieur mais puisqu’ils se montrent respectueux des règles imposées par la maman, ils ne rencontreront pas le chien féroce qui rôde et les surveille…

De nombreuses questions nous viennent à l’esprit, dont une, fondamentale : à trop aimer ses enfants, les aimer mal surtout, en mettant des freins à leur épanouissement, en les isolant du monde, ne devient-on pas une mère destructrice ? Une autre réflexion s’invite en ce qui concerne l’effet délétère de notre monde, si cruel et si violent et sur le pouvoir de la nature, des animaux et de la musique et pour panser nos meurtrissures.

Une auteure qui fait jouxter avec délicatesse le surnaturel avec la réalité et nous donne un récit imprégné de poésie où raisonnent en écho les sons de la nature et des animaux, toujours rédempteurs dans ce monde où séjournent la violence et le mépris.

Ici encore, elle nous livre une fable très intense sur le deuil, le chagrin et la force du clan, le pouvoir des animaux et de la nature, de la musique et des mots pour éloigner la tristesse et contrer les effets néfastes du monde sur les cœurs endoloris.

Instantanés d’ambre de Yôko Ogawa, éd. Actes Sud

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Le poids du monde est amour – David Thomas

« … nous traversions la vie avec une légèreté de phalène. Voilà, c’est à ça qu’il faut travailler, s’alléger. »

Un roman succinct mais délicieux scindé en quelques textes qui parlent d’amour, de passion, de sexe, aussi de la solitude quand la rupture sonne le glas de la fin d’une histoire de couple pourtant si belle jadis. Une promenade de confidences en confidences, tout droit sorties tantôt du cœur d’un homme tantôt de celui d’une femme, qu’ils soient enivrés ou meurtris. De courts récits – parfois si concis qu’ils se réduisent à quelques lignes, un ou deux paragraphes, deux pages tout au plus, mais qui sont chargés de mots justes, d’éclairs, d’embellies, de sourires larvés qui frisent la grimace parfois. Tous ces récits que l’on déguste tel un met gastronomique, qui laisse au palais de souvenirs de saveurs exquises, un écrin de mots qui touchent en plein cœur, virevoltent, s’entremêlent jusqu’à sonner en écho dans notre mémoire.

Le poids du monde est amourDes mots parfois empreints de grivoiserie mais jamais vulgaires pour décrire la déconvenue amoureuse, des secrets d’alcôve doucement révélés, des instants intimes dans ce qu’ils ont de fins ou de maladroits, des femmes et des hommes qui se dévoilent, crient en silence ce que l’amour leur a donné de meurtrissures ou de bonheur.

Nous partons explorer les chemins escarpés de l’amour, du célibat à la conquête amoureuse, des débuts d’histoires paradisiaques jusqu’aux épisodes orageux, mais la balade reste douce et légère, sans anicroche, même si parfois nous nous sentons un peu désarçonnés dans ce parcours.

L’auteur nous place au devant de la scène, scrute nos âmes, analyse nos remue-ménage intérieurs, sans nous laisser le privilège de la réplique. Nous voici complètement dénudés, à sa merci…

Et l’amour toujours en toile de fond…

Le poids du monde est amour de Davis Thomas

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Dans le murmure des feuilles qui dansent – A Ledig

Anaëlle est devenue auteure malgré elle… Suite à un accident, elle s’est réfugiée dans l’écriture pour retrouver un semblant d’équilibre. En quête de renseignements divers pour son nouveau roman, elle prend contact avec Hervé, un procureur, las du quotidien ordinaire de sa profession, qui ne lui laisse plus guère d’enthousiasme ni de motivation. La rencontre d’Anaëlle est une aubaine et lui redonne du baume au cœur. Hervé se réjouit de l’échange épistolaire que l’étudiante entretient avec lui, qui devient de jour en jour plus fort, jusqu’à frôler l’attirance. Mais la greffière d’Hervé fait montre d’agacement face à cette intruse.

Pendant ce temps, Thomas, menuisier, passionné de nature, s’en remet au pouvoir des arbres pour trouver de l’aide et assister son jeune demi-frère Simon, atteint de leucémie. Il l’accompagnera dans son combat en dessinant la nature et en lui contant des histoires de sous-bois et de forêt.

Dans le murmure des feuilles qui dansentLes destins de ces personnages aux antipodes vont s’arc-bouter. Commence alors un ballet d’âmes en perdition, qui vont donner le meilleur d’elles-mêmes pour mener un combat de vie, mêlant tour à tour leurs forces pour sortir de la pénombre et ressusciter un peu, parce que l’instinct de survie surgit lorsque sonne le glas de désolation.

L’histoire des personnages frappés par le malheur nous touche en plein cœur et remue en nous d’intenses sentiments. Ainsi, l’on passe du rire aux larmes mais l’auteur évite avec brio les clichés et la sensiblerie de mauvais aloi. Les mots sonnent juste, tandis que le récit regorge d’émotions et sentiments. Le pouvoir de la nature résonne dans les cœurs des personnages et leur donne un courage infini. L’espoir s’immisce entre chaque ligne, donnant à ce récit une belle analyse de l’âme humaine dans ce qu’elle a de fissures et de vigueur.

L’auteure réussit ce tour de force de livrer à travers des personnages très touchants, en plein désarroi, l’élan nécessaire pour reprendre goût à la vie, renaître de l’abîme…

Je suis une fois encore conquise par la talentueuse plume d’Agnès Ledig. Ce nouveau récit exhale moult parfums de troubles et de ressentis. Sous le dais d’un ciel dramatique, l’auteure a réussi un coup de maître en y glissant subtilement une dose d’espérance, un rai de soleil dans la pénombre, une éclaircie. C‘est là toute la force de l’auteure, de donner le La dans la gamme de la vie, même si celle-ci est jalonnée d’embûches, de faux pas.

Dans le murmure des feuilles qui dansent d’Agnès Ledig

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Madame Pylinska et le secret de Chopin – É-E Schmitt

Le piano en tant que membre d’une famille. Il est là, redoutable, le petit Éric lui attribue des vertus mystérieuses, il fait peur, et si certains en jouent plutôt bien, pour l’auteur, cet instrument est indomptable… Jusqu’à ce qu’arrive Madame Pylinska ! Cette professeure de musique polonaise est des plus singulières. Elle possède un charisme étonnant, pour reprendre un mot à la mode, et elle a une vision grandiose de la musique. Son tempérament truculent fait d’abord fuir son élève, mais celui-ci persiste, il veut connaitre le secret de la musique, venir à bout de ses appréhensions, et savoir ce que cache le symbole magistral que représente Chopin.

« Je cherchais un professeur qui m’aiderait à résoudre le cas Chopin. Il m’obsédait. Sa lumière me manquait, sa paix, sa tendresse. La trace qu’il m’avait laissée, un après-midi printanier à l’occasion de mes neuf ans, oscillait entre l’empreinte et la blessure. Quoique jeune, j’en éprouvais de la nostalgie ; je devais lui soutirer son secret. »

madame PylinskaMadame Pylinska a une façon de voir des choses qui peut sembler étonnante et déconcertante. L’élève devra commencer par se promener et observer, apprendre une autre valeur de la musique en cueillant des gouttes de rosée tôt le matin, par exemple, pour acquérir une délicatesse ou pour faire ressortir celle qui sommeille en lui. Apprendre le sens du rythme, et bien d’autres choses. Sous les mots de madame Pylinska, la musique prend une autre dimension, de l’ordre du mythe. Elle n’hésite pas à le comparer à d’autres maîtres et à les mettre en opposition…

« Liszt jouait piano ouvert, alors que Chopin jouait piano fermé. Cela dit tout : Liszt voulait en sortir, Chopin y rentrer. Liszt brillait à partir de la boîte à sons ; Chopin traquait les beautés qu’elle contenait. »

La maestria de l’auteur consiste à donner une grandeur singulière à chacun des moments vécus avec cette professeure, à chacune de ses exclamations, à la moindre de ces notes, au plus petit instant. Tout ici prend un sens, chaque mot glorifie la relation avec ce maître de musique si particulier… À lire sans modération, ou à écouter.

Madame Pylinska et le secret de Chopin – Éric-Emmanuel Schmitt

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La fêlure – Kate Mc Naughton

Adam, médecin et Eva, journaliste sont Londoniens, mariés (certes, l’auteur n’a guère fait preuve d’une grande imagination quant aux prénoms des héros de son roman…) De longues années d’étude, de beaux voyages, leurs amis Carmen et Henry puis leur mariage et l’achat d’un appartement les a soudés pour le meilleur et pour le pire…

Après une soirée bien arrosée, Adam meurt dans la nuit, laissant Eva meurtrie de tristesse, en pleine perdition. De longs mois s’écoulent et Eva gamberge, se remémore tous leurs souvenirs, jusque dans les moindres détails. Elle se rend à Berlin, la ville où s’échappait régulièrement son mari, aux fins d’en savoir un peu plus sur Lena Brachman qui hantait la boîte mails de son défunt époux.

Ce voyage à Berlin lui ouvrira les yeux et bousculera le cours de sa vie. Lena et Ulrich étaient intimement liés à Adam et l’ont soutenu dans ses recherches au sujet de la RDA et de l’Allemagne d’aujourd’hui.

la fêlureAinsi, elle vivra avec la mémoire d’Adam en écho et essaiera vaille que vaille de se reconstruire, en repoussant peu à peu les cicatrices laissées par la disparition inopinée d’Adam et en poursuivant sa quête pour en découdre avec le passé de son époux et ses secrets enfouis et recevoir, qui sait, une réponse à ses interrogations.

Avec habileté et délicatesse, l’auteure parle du deuil et de la difficulté à se relever de la perte d’un être aimé. Cette histoire d’amour entre deux êtres, que la mort sépare brutalement est relatée avec délicatesse et pudeur. En toile de fond de cette tragédie se tisse des fragments d’histoire allemande, et en particulier celle de Berlin, dont l’auteur parle avec beaucoup de talent et une grande connaissance.

Un premier roman bien rythmé, certes, mais où le passé et le présent s’entrechoquent, s’arcboutent puis se délient sans crier gare, au détriment du lecteur un peu désarçonné, voire gêné par cette trop rapide transition entre hier et demain. Certains détails peu intéressants sont mis en exergue alors que d’autres plus troublants qui concernent notamment la mère d’Eva, sont assez sibyllins. Qui est donc cette femme qui a fui l’Allemagne de l’Est, abandonnant même ses parents morts sous le joug de la Stasi ?

Néanmoins, dans l’ensemble l’on peut conclure à un récit intense et percutant, qui laisse cependant dans le cœur un arrière-goût de mystère…

La fêlure, de Kate Mc Naughton, éd. Les Escales

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l’Académie des âmes abîmées – Thierry Cohen

Dylan est un adolescent malchanceux et meurtri. Détesté par son père, maltraité par celui-ci, méprisé, sa vie est particulièrement sombre. Seul son frère connaît son calvaire et voudrait l’aider, mais que faire ?

Le sort de Lana est à peine plus enviable. Devenue souffre-douleur des jeunes de son école, sa vie est un enfer dont elle ne parvient pas à sortir. De plus en plus humiliée, voilà que ces tortionnaires menacent de la harceler par les réseaux et de diffuser des images compromettantes. Poussée à bout, elle finit par choisir le suicide.

Heureusement, une main providentielle vient en aide à ces deux jeunes perdus, et ils se retrouvent soudain à l’académie. Les voilà sauvés, guidés par des hommes généreux, qui ont créé ce lieu pour venir en aide aux âmes en grande souffrance.

l'Académie des âmes abîméesPour Sofian, ce sera un peu plus difficile. Il est tombé dans les mains de djihadistes qui l’ont enrôlé. Il doit partir le soir même, mais il pressent le danger. Il lui reste quelques heures pour se sortir de sa situation et s’arracher des mains de ses coreligionnaires, mais comment faire, alors que le piège s’est déjà refermé ?

Thierry Cohen nous fait rencontrer, dans ce roman, des personnages qui lui sont coutumiers, de belles personnes confrontées aux difficultés de l’existence, des âmes écorchées qui tentent de se reconstruite à leur façon. Ces ados sont touchants et vibrants d’émotions, réalistes aussi, ils pourraient figurer dans la page “faits divers” d’un grand journal. Cependant, cette académie des âmes abîmées est un lieu insolite, à nul autre pareil. On y dispense des matières usuelles, mais aussi de la philosophie adaptée à leur situation, des leçons de vie et même des cours de défense. Ici on rejoint un peu les livres de Frédéric Lenoir, par le côté morale inspirée de diverses tendances et de bribes de religions. Le tout avec le talent de l’auteur, vu par sa lorgnette singulière . Une excellente lecture, riche de sens et agréable, portée par une écriture fluide. Il me reste à le classer dans une catégorie de notre site… Je me résoudrai à lui donner trois verres. Il manque un rien pour lui attribuer le titre prestigieux de « premier grand cru ». L’histoire est peut-être trop bien écrite, qui défile comme une symphonie, un peu lisse et prévisible par moments. J’aurais aimé plus d’aspérités dans certains chapitres…

l’Académie des âmes abîmées – Thierry Cohen

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Pactum Salis – Olivier Bourdeaut

Jean, réservé, peu bavard, a fui le Paris bourgeois pour s’échapper vers la presqu’île de Guérande et les marais salants. Nous sommes au mois d’août et la fleur de sel a donné une récolte fructueuse. Alors que de grand matin, Jean se rend guilleret dans les marais pour faire le constat que l’année a été prolifique, il découvre sur sa palude une Porsche avec un homme ivrogne et endormi à bord. Jean, pris d’une furie, s’apprête à frapper de sa pelle l’individu qui non seulement s’est vautré sur une bâche pour s’endormir mais a aussi uriné sur la récolte de sel remisée là.

Dieu merci, Jean se ravise, évitant en cela les interventions de la police, les indemnités particulièrement élevées qu’il aurait dû verser pour avoir frappé ou pire encore, décapité au moyen de sa pelle tranchante, le chef de l’individu échoué là…

Pactum-salisMichel se réveille peu à peu et s’interroge. Que s’est-il passé pour qu’il en arrive à de telles extrémités ? Après s’être calmé, Jean invite le malheureux ivrogne à dégager des lieux sa Porshe et tout ce qui l’accompagne. Après quelques vociférations, ils finissent par se parler plus sereinement. Michel est agent immobilier, passe quelques jours de vacances près de Guérande et cultive le goût du luxe, dépense son argent à tire-larigot entre les palaces et les boîtes de nuit. Tandis que dans les marais salants, Jean nourrit un grand bonheur, redécouvre les vraies valeurs.

Aux antipodes l’un de l’autre, ils se se percutent et se toisent, avant de nouer une amitié improbable faite de rivalité et de convoitise.

Et entre l’ex-Parisien farouche, bien décidé d’être heureux à présent déconnecté des tumultes de la vie trépidante et l’oiseau de nuit qui erre entre les lieux factices et les hôtels de grand luxe, naît une sorte de complicité et cette amitié improbable devient une paroi destinée à masquer leurs failles respectives… Jean finit par s’émouvoir pour Michel et ira même jusqu’à lui proposer un travail saisonnier…

Et cahin-caha, leur amitié se renforce par un serment complètement insensé qu’ils prononcent et ce magnétisme réciproque qu’ils entretiennent.

L’auteur livre un roman dramatique, bien ficelé, qui vous embarque au cœur de l’âme humaine, avec ses fissures, ses failles, mais aussi sa quête de lendemains ensoleillés, même sous le dais d’un ciel gris et désolé.

Pactum Salis, par Olivier Bourdeaut, éd. Finitude

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Ör – Auður Ava Ólafsdóttir

Jonas Ebeneser, 49 ans, hétérosexuel « n’a pas tenu un corps féminin nu depuis huit ans et cinq mois ». Divorcé, sans amis, juste un voisin un peu spécial, il n’a plus guère le goût de vivre… Si ce n’est peut-être que se consacrer à sa seule passion, le bricolage. Rafistoler, réparer, retaper des objets cassés n’ont pas de secret pour lui. Mais, depuis que son ex-femme l’a délaissé et que sa fille, trop prise par ses activités professionnelles, consacre sa vie à l’écosystème des océans, il nourrit des idées de suicide. C’est alors qu’il décide de partir, de tout quitter pour se rendre dans une contrée ébréchée, un pays en perdition, aux paysages truffés de mines. Et ce n’est pas une mère sénile et une fille partie vers d’autres cieux qui vont le retenir.

Il emporte pour seul bagage une trousse à outils et aboutit dans un hôtel misérable, bien déterminé à se rendre utile en réparant çà et là quelques objets cassés et en bricolant à gauche et à droite.

ÖrEt Jonas se reconstruit peu à peu… Car, pense-t-il, à force de réparer, rafistoler, bricoler, n’est-ce pas un peu lui qu’il tente de restaurer ?

Un récit imprégné de poésie, d’irrationnel, de renoncement, le tout à travers une écriture qui suscite la sympathie et réconforte.

Comme à l’accoutumée, on se laisse porter par les mots de l’auteure islandaise désormais très appréciée en France, en Belgique et ailleurs. Et je me souviens du merveilleux Rosa Candida que j’ai dévoré et chroniqué ici. Les personnages du présent roman sont tous porteurs de quiétude et de vérité, même si la douceur et le bien-être qui émanent d’eux sont larvés parfois.

Encore et toujours, l’auteure nous berce de délicatesse, de tragédie certes, mais de messages intenses d’une grande humanité. Ici encore, l’auteure nous délivre un clin d’œil d’espoir, nous convainc que derrière nos blessures se cachent une lumière radieuse, des lendemains étoilés.

Un ravissement…

Auður Ava Ólafsdóttir, éd. Zulma

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Bakhita – Véronique Olmi

Au Darfour en 1865. Enlevée à sept ans dans son village, Bakhita n’a connu que la souffrance. Quand elle devient adolescente, elle est achetée par le consul d’Italie et découvre un pays où la pauvreté et l’exclusion sont au paroxysme. Enfin, à l’issue d’un illustre procès qui se tient à Venise, elle se retrouve affranchie et entre dans les ordres. Elle se consacre corps et âme aux enfants pauvres, se bat avec acharnement sous le joug du chaos des deux guerres mondiales, du fascisme et de l’inégalité. Et coûte que coûte, elle survit en silence dans cette thébaïde de douleurs, un silence si éloquent qu’il crie au fond d’elle, implore les cieux pour qu’ils la sortent de cet enfer où raisonnent en écho la peur de se perdre, après avoir été arrachée à sa famille et à l’amour qu’elle voulait, si fort, si grandiose, qu’elle a chassé de son cœur à présent.

Bakhita est l’histoire d’une femme de pacotille, devenue héroïne à force de courage et de détermination dans un monde hostile, dénué d’amour, qui ne laisse que peu de chance aux êtres réprimés et où le désarroi séjourne comme un spectre dans les âmes bafouées, un monde où la misère a grignoté les cœurs meurtris et fragiles.

BakhitaL’auteure nous livre un récit poignant sur le parcours d’une femme remarquable qui connut l’esclavage, les geôles africaines puis italiennes, pour se retrouver enfin sauvée par la Loi puis l’Église. Ainsi, elle deviendra religieuse puis sainte.

Avec la sensibilité et la délicatesse que l’on reconnait une fois encore à l’auteure, l’on suit le destin de la petite fille africaine, d’abord arrachée à son village natal, devenue domestique puis religieuse au secours des pauvres et enfin reconnue par les Saintes Écritures. Avec talent, Véronique Olmi nous conte l’histoire vraie de cette ancienne esclave soudanaise devenue pieuse en Italie pendant cinquante-trois ans.

J’ai toujours aimé, et ici encore, cette façon qu’a la romancière d’insuffler à notre cœur toute sa sensibilité et de diluer au fil de ses romans une émotion intense, sans jamais pour autant nous gaver de pathos. Il y a peu d’auteurs à l’instar de Véronique Olmi – j’ai la chance d’en connaître un seul – pour nous donner de telles lignes délicates et traiter une thématique pourtant grave et sombre en y glissant un message d’espoir et une fin heureuse.

Un roman majestueux et saisissant… Je vous le recommande vraiment.

Bakhita de Véronique Olmi

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Belle merveille – James Noël

12 janvier 2010. À Port-au-Prince la terre tremble, laissant le paysage en pleine désolation. Dans cette ville dévastée Bernard, survivant, hurle désespérément. Car crier reste le seul moyen pour subsister. S’époumoner dans un paysage de gravats pour fuir la désolation, revivre un peu. Hurler aussi pour retrouver l’amour et le désir dans les bras d’Amore, son amante, une belle napolitaine travaillant comme bénévole dans une ONG. Bernard a le coup de foudre pour cette femme endiablée… Pour quitter ce paysage démoli, elle lui propose de partir à Rome. Bernard, fou amoureux, acquiesce.

À bord d’Ici-Bas Airlines, Bernard s’envole, les pensées remplies de toutes ces « belles merveilles » – une expression haïtienne – qu’offre une curieuse mappemonde. Mais dans ses pensées chaotiques, Bernard nourrit le rêve de retourner au pays.

belle merveilleÀ travers Bernard, son héros en perdition, l’auteur revient sur les sept dernières années qui se sont écoulées depuis le séisme. Chaque ligne est imprégnée d’amour, celui d’Amore qui l’a sauvé. Car auprès d’elle, il renaît. Entre eux surgit une belle complicité, une osmose, un amour infini. Lui, tourmenté, rêveur et elle fougueuse, ardente.

L’auteur nous dévoile tout de go les combats menés au quotidien par le peuple haïtien, sous le joug du colonialisme et de l’aberration de l’aide humanitaire, des ONG qui se remplissent les poches sans vergogne au détriment du peuple meurtri et démuni.

Sept années de débauche qui ont conduit Bernard à la perte totale de ses repères, lui qui a connu la folie, le sexe débridé, le trouble, sur fond de choléra et au rythme du Kompa.

L’auteur haïtien signe un premier roman bouleversant qui remue à l’intérieur. James Noël est un poète immense, indéniablement. Il a cette capacité de mettre le cœur en émoi, même le plus coriace, le plus inflexible.

Un récit enluminé, une plume magistrale et poétique trempée d’eau de rose. Un écrin de velours enveloppe ce roman-hommage à un peuple meurtri, mais qui invite chacun d’entre nous à une réflexion sur les dégâts insidieux de l’aide humanitaire Aussi une ode à l’amour, le vrai, le grandiose, celui qui sauve de tout…

Il me faut à présent classer ce roman dans une catégorie de notre site… Je lui donnerai trois verres pour la poésie que l’auteur insuffle entre les lignes, évitant en cela le pathos que la gravité du drame pourrait engendrer.

Belle merveille de James Noël, éd. Zulma