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Grand vin

Ma première femme – Yann Queffélec

La 4° de couverture donne le ton « Un homme revient sur son enfance- il est peut-être mon double, mon agent le plus secret ». A ces mots, il est permis de penser que nous entrons dans l’univers de l’autobiographie d’autant qu’il est question du visage de la mère, évoqué ici malgré l’outrage du temps. L’auteur indique d’ailleurs que l’imagination est venue à son secours et a régénéré son écriture autant qu’il a transformé cette figure d’exception qu’il nous livre ici.

Ce sera donc elle, sa mère, « sa première femme ». Autant dire que de cette famille fictive, le père, conférencier international et écrivain sera absent en permanence, constamment sur les routes, dans les avions, parlant devant des aréopages d’intellectuels qui attendaient ses interventions…

Le narrateur, Marc Elern, se présente à nous avec un certain humour et évoque sa vie d’enfant au sein de cette famille un peu fantasque et dédiée au piano où sa mère, ancienne concertiste, a choisi d’abandonner la musique pour se consacrer à ses enfants, où sa petit sœur Cathy est aveugle. Il lui servira de guide au physique comme au moral, il sera un peu son double, son confident, son mentor comme elle sera son miroir…

Refaisant le chemin à l’envers, il nous conte son éveil à la vie, ses premiers émois amoureux d’adolescent avec ses fantasmes et ses déceptions mais quand il décroche le téléphone, la clinique, croyant avoir affaire au mari, lui annonce la mort de sa mère «  Votre femme n’a pas passé la nuit ». Ce bout de phrase, prononcé par hasard et surtout par erreur va déclencher l’écriture parce que, dans son cas, cela lui apparaît comme le seul moyen d’exorciser la douleur née de cette absence. Certes, il avait déjà compris que sa mère avait déjà fait un bout de chemin avec la maladie et la souffrance, mais elle était là. Était-ce pour la faire revivre, garder une trace de son passage sur terre qu’il va égrener les moments de vie de cette femme, la première qu’il ait jamais connue, qu’il va se souvenir des moments d’intimité qu’il a eue avec elle, qu’il va retrouver les lettres qu’elle lui envoyait quand il était au pensionnat où elle lui parlait de liberté, d’amour et de Dieu, autant de jalons qui vont gommer l’oubli, autant d’occasions de relire les confidences maternelles, de déchiffrer après coup ses peurs, les réalités savamment occultées, ses espoirs promis au néant!

Alors, ce fils attentif répond à ses missives et on imagine bien qu’il en peaufine les termes, en sculpte les phrases comme savent le faire ceux qui veulent que leurs mots portent et qu’ils soient compris par leur destinataire. Mais la mort vient interrompre tout cela. Il n’y aura plus jamais de lettres, plus jamais de réponse! Dès lors, l’absence s’installe, et avec elle les choses se bousculent, la révolte s’insinue devant cette injustice et l’espoir improbable d’une autre vie, dans un autre monde ou parait-il on se retrouve, ne console pas. Puis vient la culpabilisation d’être encore là, de n’avoir pas dit ou fait ce qu’il fallait au bon moment, avec en prime la haine de soi-même et des autres, incapables de partager sa douleur intime.

C’est que la vie continue comme on le dit un peu trop facilement et avec elle les déceptions amoureuses, la femme est jouissance mais aussi souffrance!… Pour lui, il y a le bac qu’il faut bien passer. Alors il joue la comédie et tient son rôle. Il le faut bien. Il se réfugie dans l’alcool parce qu’il endort et dans le sport parce qu’il est aussi une souffrance qui en combat une autre…

Seul restera l’écrivain qui usera de mots, lui aussi, mais autrement, avec l’arme de l’humour, voudra se jouer à lui-même une comédie, se faisant croire que tout cela n’a été qu’un mauvais rêve, qu’une mauvaise blague et que tout va revenir comme avant.

MA PREMIÈRE FEMME – Yann Queffélec – Éditions Fayard.

La feuille volante

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vin de table

Les sables du Jubaland – Yann Queffélec

Pour ce énième roman, Queffélec a choisi comme lieu les plages de Somalie, et comme héros deux bandes plus ou moins rivales d’adolescents paumés. L’une menée par Raf, l’insolent, avec à sa solde un gamin mutilé : Menalek. L’autre menée par son frère Zou et Dalia, amoureux fous un peu naïfs . Ils rêvent de paradis, de prospérité, et pour eux le seul véritable espoir c’est le Blanc, qu’ils envient à travers les magazines. Raf lorgne les bateaux qui croisent au large avec l’envie furieuse de les déposséder. Zou contacte un passeur véreux qui lui demande une somme astronomique : 400 euros, qu’il va se procurer par un vol.

Roman qui se veut réaliste, les sables du Jubaland m’a parfois plu pour son ton excessif, et m’a parfois déplu pour son ton excessif. De la plume ne coule que du vitriol. Les mots sont exacerbés, comme pour mieux faire entrer quelque chose dans nos esprits, mais quoi ? L’écriture est à la fois stylée et grivoise. Curieux mélange. Même le prêtre est râleur et gouailleur. Le côté réaliste m’a semblé réussi, mais j’ai trouvé que les dialogues ressemblaient parfois plus à une ripaille d’étudiants de l’ENA qu’à des échanges entre adolescents quasi-illettrés.

Malgré la force des propos, je me suis parfois ennuyé, car l’histoire est plutôt longue et statique.

On ne sait jamais à quoi s’attendre en ouvrant un roman de Queffélec. Le style des Noces barbares était excellent. Pourquoi n’a-t-il plus jamais écrit aussi bien ? Il aurait dû garder les mêmes collègues, amantes et nègres.

« Il était arrivé que Menalek, furieux d’avoir dû patienter, leur pissât dans la figure et qu’un flot d’urine inondât leur bec écarquillé d’agonie »

« La saison des couilles en or s’ouvrait »

« Une lisière argentée frémissait à l’horizon. Elle n’y était pas l’instant d’avant. Zou sourit d’une oreille à l’autre. La mer, son pays natal.. »

Les sables du Jubaland – Yann Queffélec – Plon

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Grand vin

Moi et Toi – Yann Queffélec

Michel et Julia, en couple depuis vingt ans, vivent un chaos sentimental. Leur fille Madeline doit les rejoindre à la mer où ils passent des vacances. Elle se fait attendre … et le couple se retrouve pour un face à face obligé. Entre eux il n’y aura plus que rancune, mépris, dénigrement, déchirure …

moi et toiUn roman couperet qui vous meurtrit, vous bouscule dans les tripes. Jusqu’à la dernière ligne, au dernier souffle, l’on est happé par ce récit à l’atmosphère lourde et même si cela fait mal, on reste accroché, comme si on espérait sortir de cet étouffoir, comme si on aspirait à prendre une bouffée d’oxygène.

L’auteur traduit à merveille la tension entre les deux êtres. Tout est tangible dans les mots, on ressent le jeu malsain dans lequel Julia entraîne Michel, On assiste au fil du récit à la chute vertigineuse d’un couple modèle qui se croyait unique. Ici c’est l’écriture qui est unique …

Une histoire qui aurait pu être mièvre, banale si elle n’était sortie de la plume de Queffélec, le vrai, celui que  l’on apprécie, ardent, intense, car il y a aussi eu une autre Queffélec, parfois décevant …

Moi et Toi – Yann Queffélec, Fayard/le livre de poche

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Premier Grand Cru Classé

Les Noces Barbares – Yann Queffélec

L’histoire en soi n’a rien d’exaltant, et est, il faut bien le dire, morose d’un bout à l’autre.

Un groupe de soldats américains viole une jeune française, Nicole. A priori on pourrait se dire : mais pourquoi Queffélec s’acharne-t-il sur les Américains, eux qui sont venus à notre rescousse à deux reprises, eux sans qui les deux guerres mondiales se seraient éternisées ? Il eût été de meilleur ton d’accabler des Allemands, comme à l’accoutumée. Mais il faut savoir que les Américains se sont rendus coupables de milliers d’actes de barbarie dans la France de l’après-guerre. Le fait n’est donc pas unique et Queffélec, en choisissant cette voie, évite le cliché du soldat germain sans pitié, et donne un contrepoint à l’image du pioupiou bienveillant venu d’outre-Atlantique pour nous sauver, avec son Coca-Cola, son chewing-gum et ses Marlboro, véritable frêre à qui l’on doit tout.

Il faut parfois résister aux amalgames, même quand tout concourt à les rendre crédibles.

les noces barbaresNicole donc, jeune bretonne naïve, âgée de treize ans (décidément tout a été fait pour renforcer le côté sordide…) tombe dans une souricière tendue par trois soldats US dévoyés. De cette union barbare naîtra un fils, Ludovic, souffre-douleur de sa famille… et de l’auteur, car Queffélec ne lui épargne rien. Tout juste le garçonnet connaitra-t-il un répit, lorsque sa mère épousera un riche mécano de la région, Micho. Mais très vite l’aspect dramatique reprend le dessus, le fils de Micho est une peste, Nicole continue de détester sa progéniture honteuse.Elle finira par faire enfermer Ludo dans un asile.

Tout ceci n’est pas très réjouissant.

Mais cette histoire glauque est surtout portée par une écriture magistrale, et à ce titre, le prix Goncourt est mérité, pour une fois. Les personnages sont extrêmement vivants, les dialogues réalistes, et Queffélec parvient à nous séduire par son style (mais y parvient-il seul ?). En particulier, la troisième partie de ce triptyque contient quelques passages de toute beauté.

Les Noces Barbares – Yann Queffélec, régulièrement réédité en Poche

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Comestible ?

La Dégustation – Yann Queffélec

Michel, 50 ans, riche propriétaire d’un domaine viticole épouse en 1973 Muriel, de trente ans sa cadette. Il traîne derrière lui un lourd passé de collaboration lors de la Seconde Guerre Mondiale, allant même jusqu’à être à l’origine de la déportation de la grand-mère de Muriel …

la degustationPlus on avance dans ce récit pourtant court, plus l’agacement nous gagne … Irritants le cynisme froid et l’antisémitisme larvé de Michel. Irritante la passivité de Muriel qui fait la sourde alors qu’en elle-même elle sait, elle a reconnu Michel. Agaçante la confrontation inaboutie entre les deux époux au moment de vérité. Agaçant le dénouement qui ne résout rien et n’apporte aucune réponse. Pour conclure, j’ai refermé ce livre, exaspérée.

La plume de Yann Quefféllec est vraiment inégale … En suivant son chemin d’écriture, nous allons de ravissements en déceptions. Ce roman-ci est un désastre ! Autant j’avais pu me délecter de « La Mineure » qui dégageait un charme envoûtant derrière une plume pudique, autant « La dégustation » m’a donné la migraine. Il me reste à lire « Les Noces Barbares » pour me réconcilier avec un auteur qui m’a déjà donné de beaux souvenirs de lecture mais aussi … du fil à retordre au fil de pages que j’ai maudites !

En refermant le livre, j’ai été tentée par une dégustation … d’aspirine.

« La Dégustation » – Yann Queffélec – Fayard 11/2005