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L’Héritier – Joost de Vries

Au décès inopiné de l’ingénieux philosophe Josip Brik, grand spécialiste d’Hitler, Friso de Vos, son admirateur et élève qui travaille sur l’œuvre de son maître à penser depuis des années, découvre avec étonnement que Philip de Vries, un illustre inconnu, envahit les plateaux télé et se hisse au faîte du monde intellectuel, n’hésitant pas à se faire passer pour l’héritier spirituel de Brik…

Ainsi, il participe à un colloque à Vienne, où il démontre avec conviction qu’il est le seul et unique capable de parler de l’œuvre de Brik, puisqu’il en est l’héritier.

L'héritierL’auteur use et abuse de références littéraires, historiques, avec une incontestable érudition. Les renseignements et la documentation relatifs à Hitler sont saisissants mais n’apportent pas grand-chose ici, si ce n’est d’enseigner le lecteur ou de lui remémorer les cours d’histoire d’antan. L’auteur pose aussi la question essentielle à laquelle on s’attend en fin de récit à trouver quelque éclaircissement : peut-on s’identifier à son mentor, jusqu’à usurper son identité et survivre après sa disparition dans un monde intellectuel qui ne fait pas de cadeau et où grouillent dans la pénombre quelques traîtres anonymes ?

Joos de Vries livre un récit à la fois insensé et dompté, qui laisse le lecteur dans un état un peu migraineux mais le fait sourire parfois et grincer les dents par tant de mensonges et de prétextes qui s’immiscent entre les lignes. Une fable décapante sur le milieu universitaire et ses arcanes d’orgueil et de vanité.

À lire jusqu’au bout… ou pas, selon que vous soyez en pleine forme ou sujet aux céphalées récurrentes.

L’Héritier de Joost de Vries, éd. Plon

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Inhumaines – Philippe Claudel

Résumé :

Nous sommes devenus des monstres.
On pourrait s’en affliger.
Mieux vaut en rire.

Nous sommes bien loin ici des souvenirs émus qu’avaient donné l’exceptionnel « La petite fille de Monsieur Linh » et le non moins excellent et plus récent « L’arbre du pays Toraja »…

L’auteur livre tout de go les dérives du monde actuel, celles de la société française des années 2015 en l’occurrence. À travers un ramassis de considérations absurdes, de délires insensés qui frôlent l’avilissement, l’auteur accuse l’humanité de se laisser porter, sans foi ni loi, dans les méandres vils et malsains et par là même dans les coulisses d’un monde où l’on se livre à la pornographie déliquescente, à des situations grotesques sans s’imaginer l’impact de celles-ci sur l’âme humaine puisqu’elle est à présent bafouée, abîmée… Un monde de pacotille qui vit sous le joug de l’égocentrisme et l’inhumanité.

Pour ne citer qu’un passage sordide : un type se rend chez sa mère et, après avoir pris de ses nouvelles à la hâte, la tue en lui assénant des coups au moyen d’une statue de la Vierge en bronze et opaline qui trônait sur sa table de nuit…

InhumainesL’auteur condamne une société en perdition qui se livre sans vergogne à toutes les dérives, qu’elles soient sexuelles, cruelles, saugrenues pourvu qu’elles soient abjectes. Le tout à travers une plume bâclée que l’on ne reconnaît pas à l’auteur.

Je me bornerai donc à ne donner qu’un avis succinct puisque, fondamentalement, il n’est guère utile de s’éterniser sur cet opus dont la valeur littéraire laisse à désirer. Je dirai simplement que ma déception est très grande et qu’après avoir refermé ce livre, je me hâterai vers les œuvres citées plus haut afin de les relire et de n’imprégner du style de l’auteur que j’ai apprécié maintes fois…

L’auteur nous assomme de son amertume quant à la dégringolade de la société actuelle, mais plutôt que nous guider vers des solutions pour retrouver la quiétude, ou à tout le moins un peu de sérénité, il se renfrogne et diffuse sa sinistrose par des touches d’humour, pense-t-il…

Je terminerai en disant : si vous n’avez jamais lu Claudel, plongez-vous dans ses romans plus anciens et ô combien magnifiques qui méritent de s’y attarder mais ici faites un virage à 180° pour fuir ce pétage de plombs certes inattendu mais indigeste…

« Nous avions tiré à la courte paille et c’est lui qui avait gagné le premier mois d’esclavage sexuel. J’ai gardé l’urne en attendant. Nous l’avons accueillie le mois suivant. Ma femme et moi lui avons tout fait faire. Sodomie. Urologie. Zoophilie. Dressage. Puis nous nous sommes lassés. On se lasse de tout. »

Inhumaines par Philippe Claudel, éd. Stock

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Le Talisman – Mathieu Terence

Le narrateur se souvient de sa rencontre avec Farrah qui a bousculé sa vie, de cette femme qu’il a aimée à perdre la raison et qui mit fin à ses jours. D’elle on ne sait rien de plus…

Un récit qui ressemble à un kaléidoscope, frise la confusion et nous entraîne dans la spirale de l’onanisme intellectuel. On ne sait pas vraiment vers quoi l’on s’aventure en poursuivant la lecture de cette histoire décousue, dénuée d’émotion, qui sert de prétexte à l’auteur pour divaguer, lui qui sort de sa thébaïde, lui qui jadis voulait faire des études de psychologie, et finit par suivre le chemin de l’écriture. talisman

Dans ce récit qui se lit comme une partition de musique inachevée, passant des notes graves à celles plus délicates sans marquer de pause, le narrateur nous entraîne dans les tréfonds de sa mémoire et nous livre une sorte de journal d’un auteur en mal d’inspiration où il nous fait l’étalage de sa vie, celle d’un homme superficiel voire snob qui s’écoute parler… Et le funeste auteur tente de nous apitoyer en se montrant sensible, défiant même les méandres du sentiment de Saint-Bernard qu’il avait approché dans le passé.

Ainsi je ne m’attarderai pas à vous donner une chronique détaillée et me bornerai à vous faire part de ma déception. Dois-je ajouter encore que je ne recommande pas la lecture de cet opus. Dommage pour les quelques soubresauts poétiques qui s’immiscent parfois entre les lignes…

Le Talisman de Mathieu Terence, éd. Grasset

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Une matière inflammable – Marc Weitzmann

Nous voici dans les premiers balbutiements des années 90. Frank Schreiber quitte Sciences Po pour se réconcilier avec sa famille parisienne. Dans ce milieu intellectuel, il rencontre Patrick Zimmerman, un ami de la famille, devenu un brillant économiste. Frank se lie d’amitié avec lui et se fait embaucher en qualité de « nègre ». Jusqu’ores écrivain besogneux, il se complait dans ses nouvelles fonctions. Et c’est aussi l’occasion pour lui d’approcher Paula, l’épouse équivoque et tourmentée de Patrick qu’il trouve séduisante et dont il deviendra bientôt l’amant…

Frank s’immisce dans la vie du couple qui d’emblée le fascine. Ainsi, il découvre un environnement intellectuel et politique à la fois glauque et captivant. Bien des années plus tard, il tombera de haut et tentera de dénouer certains mystères. Le voile sera levé et, sous les arcanes de ce milieu ambigu, il découvrira ce que recèle un monde de mensonges et de scandales.

Les premières pages parcourues donnent un élan d’enthousiasme mais celui-ci s’émousse rapidement… Frank horripile par son côté défaitiste et pleurnichard et s’enfonce dans son personnage de loser, chaussé de gros sabots. Il aurait pu être attachant pourtant et l’on tente tant bien que mal de le suivre dans sa mélancolie mais on lâche prise tant il devient dénué de la moindre émotion.

Une matière inflammableOn aurait pu s’émouvoir aussi de sa relation amoureuse avec Paula… Mais en vain. Paula lui ressemble trop, se lamente et devient tout aussi agaçante !

Le lecteur s’assoupit peu à peu et épluche çà et là quelques passages du roman qui vire à une conversation de comptoir autour d’un gros rouge entre intellectuels de gauche largué, refaisant le monde, évoquant les affaires du moment, citant l’un ou l’autre ayant croisé untel ou untel, jusqu’à en arriver même à parler de l’affaire DSK que Patrick semble si bien connaître…

Dans ce kaléidoscope d’histoires, chacun semble se retrancher derrière une image décalée. Les personnages sont peu attachants et jouent un rôle qui ne leur correspond pas, comme pour échapper à la vérité.

Je n’ai pas accroché le moins du monde à ce récit au style décousu qui prend la forme d’un pamphlet politique et social où les héros se fourvoient, tournent en rond et où il règne un ennui mortel.

« Une matière inflammable » qui n’a mis le feu à ni à ma mémoire ni à mon enthousiasme…

Dont acte.

Une matière inflammable de Marc Weitzmann

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Si j’y suis – Erwan Desplanques

« Si j’y suis », ainsi s’intitule ce court roman. Heureusement, ce titre n’est pas suivi d’une ponctuation, nous sommes donc libres d’y apposer un point d’interrogation et d’y répondre : non, l’auteur n’y est pas du tout. Encore que. On ne sait pas où il veut en venir, comme dans nombre de romans actuels. Il a peut-être atteint son but quand même, s’il en est un.

La principale qualité de ce tas de papier est d’être bref, vite lu, vite oublié, sans laisser le moindre trace, même homéopathique. Il aurait fallu en commencer la lecture par la fin, c-à-d par la quatrième de couverture, car l’on peut y lire : « Il (l’auteur) est journaliste à Télérama. » Être grand-reporter en Afghanistan et publier un récit sur la massacre de cinq sœurs nubiles par des Talibans, c’est logique et méritoire. Mais être chroniqueur pour un journal télé et publier les élans affectifs de sa mère mourante, enfin à peu près, et ses souvenirs de bambin, tout en se promenant sur une plage avec sa compagne… c’est une mission périlleuse.

Si j'y suisPour ce qui est du style… Un exemple vaut cent discours : « Pourquoi tu te comportes comme ça Jacques, dit-elle. Comment, dis-je. Tu sais bien, dit-elle. Non, dis-je. Bien sûr que si, dit-elle. » C’est Proust version 2013. L’auteur nous balance des « dis-je » à tour de bras, or il écrit à la première personne. Ces incises, outre leur inutilité, sont horripilantes. Remarquez, il y a parfois une nuance : « pensai-je », ça nous change de l’ordinaire, c’est terrible, on croirait une faute de frappe. Bon Dieu des auteurs, revenez sur terre les sauver : ces pauvres bougres ne trouvent rien de mieux pour personnaliser un style que de faire de mauvais emprunts au langage courant !

Je n’évoquerais pas la syntaxe, qui est digne d’un enfant de douze ans éduqué à la Playstation. Outre le peu de vocabulaire, on eût aimé qu’il fût utilisé de façon plus lumineuse. Un point positif cependant, l’usage de l’imparfait du subjonctif, du moins quand il sied à l’auteur…

Quant au fond… Avec un certain sens déductif, le lecteur pourra prendre un certain plaisir à reconstituer une trame qui, ma foi, n’est pas complètement dénuée d’intérêt… Ceci à condition bien sûr de biffer tout passage inutile, ce qui nous fait un bon roman de vingt pages, perdues dans un total de 110. Eh oui, être court, ce n’est pas forcément être concis…

Si j’y suis d’Erwan Desplanques. Éditions de l’Olivier

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Génération H – Alexandre Grondeau

Présentation de l’éditeur :

Sacha, Jo et leurs amis appartiennent à la Génération H. Amateurs de skunk, de double zéro, de pollen, de charasse ou d’aya, ils passent leurs journées à fumer des deux ou trois-feuilles, à tirer des bangs, à se faire tourner des shiloms et des pipes en tout genre.
Un été au milieu des années 90, la petite bande part sur la route explorer toutes les facettes d’un nouveau style de vie alternatif qui s’offre à elle, dans un road trip haschiché et musical. Allant de festivals underground en free parties, de sound systems en soirées improbables pour bons beaufs de base, ils parcourent une France enfumée, traversée par un vent de liberté qui balaie tout sur son passage. En stop ou à pied, portés par le son des nouvelles musiques urbaines qui explosent (hip-hop, techno, ragga dancehall…), ils font les quatre cents coups, enchaînent les rencontres inattendues, les expériences mystiques et amoureuses, découvrent les joies de la vie de nomade, surmontent mille et une galères, en usant et abusant des spécialités cannabiques locales. Guidés par leur soif de vivre à cent à l’heure, et grâce à leur amitié indéfectible, ils brûlent leur jeunesse comme un spliff de weed et écrivent l’histoire d’une nouvelle France, où la consommation de haschich et d’herbe se généralise et s’intègre totalement à sa culture. La Génération H a enfin son roman. Faites tourner.

Mon avis :

Génération hJ’avais aimé le premier roman de l’auteur, et j’attendais celui-ci avec impatience… L’attente n’a pas duré bien longtemps… Il a abouti dans ma boite aux lettres comme par magie (merci à l’expéditeur). Hélas, tout le monde n’entrera pas facilement dans ce roman plutôt destiné aux « initiés »…

Certes l’auteur nous décrit un monde chatoyant, où les jeunes évoluent sans contraintes, libres d’aller où et quand ils veulent, de festival techno où l’herbe circule comme le vent, jusqu’à… d’autres festivals. L’auteur semble maitriser parfaitement ce monde et y adhérer avec une force enthousiaste très convaincante. Il nous le décrit avec fièvre et brio. Il convaincra sans problème toute une génération branchée sur ces pratiques…

Le problème selon moi c’est le côté univoque. Il n’y a qu’une seule opinion, et quand un jeune dialogue avec un autre, ce n’est pas pour remettre en question leur mode de vie, c’est pour s’insurger qu’un champ de ganja soit remplacé par du pavot. Il n’y a aucun contrepoint, et le lecteur adhèrera… ou pas.

Je ne remets pas en cause les qualités d’écriture. Par contre les opinions de l’auteur me semblent discutables. Il semble considérer son roman comme l’apologie de la liberté… Ce qu’il confirme dans quelques interviews lus çà et là. Certes, la liberté consiste aussi à pouvoir aller où l’on veut et faire ce que l’on veut. Mais la question (qui tue) : l’usage d’une drogue, même dite « douce », est-elle une forme de liberté ? D’aucuns, dont moi, croient encore que la drogue est par définition liberticide. Fumer dirons d’aucuns, c’est, aujourd’hui encore, être dépendant, et être dépendant, ce n’est pas être libre, c’est même tout le contraire.

Le gros défaut de ce roman, à mon avis, est le fait que l’auteur présente ses idées comme réelles et vraies, considère son avis comme le seul bon, et n’aborde aucune discussion sur le sujet, ni sur la société, présentée comme vile, pourrie, et complètement à revoir (ma foi, sur certains points, on sera d’accord)… Autre défaut, le scénario est assez mince ; il n’y a pas l’ombre d’un début d’intrigue, rien à quoi s’accrocher, et les presque 300 pages pourront paraître longues et ennuyeuses pour qui ne partage pas ce mode de pensée. Les personnages sont authentiques, certes certes, cela ne suffit pas à faire un bon roman. Les quelques références biblio- ou discographiques sont elles aussi revues de façon personnelle et… enfumée.

Si on le lit bien, fumer de l’herbe est bénéfique, c’est légitime, le salut d’une génération, la génération H. Mr Grondeau, vous ne m’avez pas convaincu (vous n’avez pas essayé d’ailleurs – je loue votre franchise)… De deux choses l’une : soit fumer est bénéfique et vous devriez fumer plus, soit c’est délétère et il faut arrêter.

Génération H d’Alexandre Grondeau. Éditions la lune sur le toit.

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Un cadeau – Eliane Girard

Pour fêter les 30 ans de sa petite amie Laure, Félicien va passer une journée entière à courir de boutique en boutique pour lui trouver le cadeau exceptionnel. Il veut lui prouver son amour et lui faire une surprise hors du commun. Une journée de stress jalonnée d’incertitudes. Après toute cette fatigue accumulée et moult hésitations, il finit par craquer pour une paire de bottes hors de prix. Mais quand on aime on ne compte pas et il allonge 869,95 € – le montant de son loyer – pour faire plaisir à sa belle.

Félicien doit se rendre au bureau et le voici dans le métro avec un énorme sac qui porte la marque d’une boutique de luxe. Que va-t-il lui arriver ? Certes il fait quelques rencontres douteuses mais l’on s’attend à le suivre dans une succession d’aventures … Mais en vain. RIEN ne se passe et l’on se sent rapidement envahi d’une lassitude tant le récit est soporifique, dépourvu d’intérêt.Un cadeau

On est censés s’esclaffer, se réjouir d’accompagner Félicien dans cette journée mais on s’arrête en chemin, préférant faire une pause devant un bon café en laissant s’éloigner le héros.

De même, les personnages croisés sont dénués du moindre émoi, n’accrochent pas le lecteur. Félicien lui-même est insipide et, hormis ses démonstrations de stress larvé, il ne se montre pas le moins du monde un peu attachant ou attendrissant.

L’auteur se fourvoie dans cette histoire saugrenue, décevante, et l’on attend une seule chose, celle d’en lire le dernier mot…

Et je m’en suis voulue d’avoir acheté ce roman dont la couverture tout en couleurs d’été m’avait tapé dans l’œil et présageait peut-être de passer un bon moment de détente.

Luxe et superficialité, tels sont les mots-clefs de ce pamphlet moderne exempt d’amour et d’émotion …

Un cadeau d’Eliane Girard, éditions Buchet Chastel

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Petit frère l’Orage – Marieke Aucante

Ce petit livre autobiographique ne m’a pas vraiment réussi, en dépit de ses qualités…

Denis est doublement handicapé, déficience mentale dès la naissance ; on accuse les médecins. Plus tard, le tracteur passera sur notre infortuné Denis, il sera aplati, selon les mots de l’auteure, qui alterne humour et gravité… L’histoire est présentée comme personnelle et vraie.. La biographie tend à le prouver : c’est bien du vécu, l’auteure nous parle de son frère…

Petit frère l'orage« Un récit bouleversant »… Voici la bannière de l’éditeur, en rouge vif, qui affiche tout de suite une intention assez commerciale. La façon de traiter l’histoire et le style sont du même acabit : relativement séducteurs dans l’émotion, qui est utilisée (à mon goût) un peu trop systématiquement… Chaque ligne cherche à plaire au lecteur et à titiller sa fibre sensible… Dans mon cas, elle a fini par se rompre (ainsi que mon tube digestif). Question de goût du lecteur aussi… J’aime les millésimes qui se dégustent lentement, leurs arômes se goutent au fond du palais, et pas sur la langue ou les lèvres. Beaucoup de couleur et de panache dans ce livre, mais selon le lecteur, on peut apprécier… Ou pas ! L’auteure aurait peut-être fait un meilleur choix en restant neutre et en limitant les épithètes qui ajoutent du drame au drame. Pourquoi dire ouvertement d’une histoire triste qu’elle est triste ? Un simple récit devrait suffire…

Quelques jolies balades dans la nature, avec toujours un arrière-plan de douleur, de mort, de maladie. Chaque événement ajoute un peu de drame ; un jeune du voisinage qui meurt, lui aussi trisomique, la mère qui se met à boire, manquait plus que ça, le père qui abdique… Et voilà un autre registre : le petit Denis, qui pèse à présent cent kilos (deux tonnes dira l’auteure parfois un rien sarcastique), le petit gros Denis donc est placé en établissement trois jours par semaine. Le ton devient plus mordant, accusateur vis-à-vis de l’établissement et des infirmières, dont pas une ne sort indemne. Tout est catastrophe… Le personnel se serait permis de fumer devant ce pauvre Denis et ses congénères, rendez-vous compte, certains ont des déficiences respiratoires, ils auraient pu y rester ! De fil en aiguille, c’est toute la société qui est stigmatisée, les amis qui se détournent, les gens qui n’ont pas la bonne attitude… Certes, être parent d’un enfant lourdement handicapé n’est pas une sinécure, c’est même un souci de chaque instant, que l’auteure donne bien à voir, avec force et conviction, mais un rien d’insistance. Cette famille semble ne jamais pouvoir se détacher de sa douleur et s’élever pour donner une leçon de courage… J’ai eu parfois envie de les secouer, tant ils semblent se complaire dans l’apitoiement, à moins que ce soit le ton employé qui donne cette impression.

Cette lecture n’est pas déplaisante, loin de là, mais quand même assez triste, le récit eût pu rester simple et attachant. Le ton hésitant entre une sorte d’ironie et la tristesse ne m’a pas toujours semblé du meilleur cru. Voilà un livre qui aurait pu être meilleur à mon avis. Il peut entrer en résonance avec la fibre empathique du lecteur, ou décevoir dans son côté méli-mélo. Parce qu’il aurait pu être plus sobre et plus neutre, et ainsi gagner en force par la seule teneur de l’histoire, à ce point de vue il m’a déçu… Je lui décerne mon (célèbre) « burps ».

Bon personne n’a des pastilles pour la digestion ?

Petit frère l’Orage – Marieke Aucante. Éditions Albin Michel

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Superfragilibus – Carmen Bramly

Deux jeunes effrontés (Doodoowa et Jules), au destin bousculé se rencontrent à Paris au mois d’août et font un périple entre le Marais et les bas quartiers londoniens. Ils se rendent dans des lieux dénués du moindre intérêt si ce n’est d’écluser un quota de vodkas Redbull ou autre breuvage « tendance ». Dans ces lieux insolites, nos trentenaires font la connaissance de gens de tous les mondes,  et c’est peut-être ce qui les aide à avancer malgré tout…superfragilibus

Mais viennent parfois quelques larmes qui font couler le maquillage des filles – parce que ces jeunes-vieux s’émeuvent de moins en moins.  Surtout Jules qui semble blasé de tout. Dans cette perdition, certains vont quand même trouver une épaule pour s’appuyer, quelques bras pour se vautrer, mais on en reste là…

Le récit s’attache essentiellement à nous relater des bouts de vie de ces jeunes, sans faire passer la moindre émotion, fût-ce un instant. De conversations au comptoir d’un bar en échanges édifiants – cela arrive quand même car dans ces gens de pacotille se trouve parfois une personnalité intéressante qui sort un peu du lot.

Par une plume plutôt médiocre, l’auteur passe en revue cette génération de teenagers sur le retour désinvoltes qui s’égare derrière quelques verres d’alcool, se trémousse sur des airs débiles, se cherchent, s’accrochent. Une quête du bonheur de machin ou de machine qui s’est colorée les cheveux en blond platine comme Courtney Love, de trucmuche et gnagnagna et gnagnagna. On se trouve ici entraîné malgré nous dans un vide sidéral littéraire.

Yo !

Superfragilibus raconte une histoire de superc… qui ne voient la vie qu’à travers un voile opaque, insipide, comme leur esprit vide, sans émois, dénué d’enthousiasme, d’émerveillement …

Un peu pitoyable …

Publié chez Lattès !

Ite missa est …

Superfragilibus de Carmen Bramly, Éditions JC Lattès

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Souffle en mon cœur un vent de Patagonie – Nacho Carranza

Comment parler d’un livre aussi fouillé sans le travestir, le dénaturer, ou l’interpréter de façon trop personnelle ? « Souffle en mon cœur un vent de Patagonie » est un recueil… j’allais dire un recueil de nouvelles, mais s’agit-il de nouvelles ? Pas telles que d’autres écrivains les conçoivent, avec leur mouvement, trames, points d’orgues et leurs chutes. Je les appellerai plutôt des « textes », seule manière de dénommer ces tranches de vie, d’histoire, de philosophie, de géographie, tous ces ingrédients associés avec brio et soin.

« souffle en mon cœur.. » est beaucoup de choses à la fois, œuvre multiple qui va allègrement de la Patagonie (Argentine) où l’auteur a vécu ses plus jeunes années, à la Belgique pays d’adoption, en passant par Rome… Et d’une phrase à l’autre, nous voilà embarqués et chahutés d’un bout à l’autre du globe, mais aussi d’une époque à l’autre, depuis l’enfance et les souvenirs de l’auteur à une période plus récente. Nacho entrelace les personnes, les instants et les lieux, oui c’est cela, ce livre est plus qu’un recueil, c’est un entrelacs d’une infinité de choses et de  gens, qui parlent et se répondent à travers décennies et continents. Toutefois, j’avais entendu son interview à la radio, et je m’attendais à un livre plus auto-biographique (et je m’étais dit : encore quelqu’un qui raconte sa vie). Et que nenni, l’auteur n’est point narcissique, et s’il nous parle de sa Patagonie natale, ce n’est pas pour nous encombrer l’esprit de vieux souvenirs personnels, mais pour nous donner toute la couleur chamarrée de ce pays lointain. S’il nous parle de son enfance, c’est pour donner du relief et du crédit à ses personnages truculents. « Souffle en moi… » semble faire à la fois des emprunts à la réalité et à la fiction, de sorte à utiliser la force de l’un et de l’autre, la puissance empirique du vécu et les possibilités imaginaires de la fiction.

« Comme en retour de cette offrande, le corps de la femme se met à frémir, puis à vibrer sous ses mains impérieuses, ses lèvres avides, sa langue impatiente. La femme s’étonne du plaisir qu’elle prend et s’y abandonne, sa peau réagit à chaque infime effleurement dont est est l’objet obsédant, à chaque délicieux câlin que le jeune amant prodigue avec application, ne voulant pas faillir à sa nouvelle tâche  : le désir de l’autre lui semble tout à coup une priorité, et sa satisfaction, la sienne propre. »

Souffle en mon cœur un vent de Patagonie de Nacho Carranza. Le Castor astral