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Cru bourgeois

Avec le corps qu’elle a… Christine Orban

Gwendoline, vingt ans, a une silhouette idyllique. Alanguie au bord de la piscine des « Lauriers Roses », la propriété cossue de BP – c’est ainsi qu’elle et sa mère le prénomment – elle se laisse caresser par les rayons d’un soleil généreux, savourant chaque minute avec délectation. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Gwendoline… Au bord de la piscine, elle se laisse porter par la douce quiétude de l’endroit et se réjouit d’une très belle surprise, la publication prochaine de son livre.

Pourtant, BP, auteur célèbre, personnage glorieux qui fut ministre puis Grand officier de la Légion d’Honneur, ne partage pas la joie de Gwendoline. Pour elle qui n’est ni « bien née », ni nantie, mais simplement une fille dotée d’une plastique de rêve, les lendemains n’auront pas la couleur du succès espéré par la publication de son livre. Cet événement va quelque peu ternir la renommée de BP, du moins le pense-t-il, lui, cet homme prestigieux à l’ego démesuré. Lui qui considère que Gwendoline est juste une belle plante capable de réussir dans la vie « avec le corps qu’elle a… », et qu’elle n’a guère besoin de se hisser dans les hautes sphères, ni de marcher dans les plates-bandes d’un beau-père, auteur déjà réputé de longue date et issu de l’intelligentsia parisienne.

Avec le corps qu’elle a… Et cette remarque désobligeante de son beau-père « avec le corps qu’elle a, ça va être facile pour elle » la plonge tout de go dans l’univers des femmes soumises, dénuées d’éducation et de lettres, la cloisonnant aussitôt dans le registre des filles qui doivent se réjouir d’être juste jolies.

C’est alors que commence la valse des affrontements sulfureux avec un beau-père odieux qui se targue d’avoir élevé la mère de Gwendoline au rang des personnes élégantes et raffinées, en l’ayant simplement épousée…

Ainsi depuis lors l’existence de la jeune fille auteure va basculer et la conduire sur les chemins de la détresse.

Un roman tout en émotion et sensibilité, où l’auteure, coutumière de l’analyse des sentiments humains, sonde les écorchures du cœur, les plaies invisibles plus meurtrières encore de l’âme d’une jeune femme bafouée et les cicatrices que le monde artificiel ont laissées à jamais, la vie d’une jeune femme à l’avenir prometteur, pas celui qu’elle avait tant espéré, mais les lendemains dorés et factices tout tracés sous le joug d’un beau-père qui la domine et ne s’émeut non de ses talents d’écrivaine mais de sa silhouette de sylphide.

Une très belle analyse de l’autorité d’un homme peu respectueux et sans scrupules, entraînant une jeune femme dans un monde où ne règnent que futilités et sournoiserie. Certes un roman coup de poing, quelque peu troublant, qui parle de domination masculine, d’humiliation larvée d’une femme de vingt ans qui finit par sombrer dans le désarroi.

Une belle plume mais un récit embarrassant, voire agaçant parfois par la lourdeur du propos…

Avec le corps qu’elle a… de Christine Orban

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Grand vin

Virginia et Vita – Christine Orban

Virginia Woolf et Vita Sackville-West. Deux complices, amantes, femmes-écrivain (oserais-je dire écrivaines … Ce mot me rebute, car peu usité et contenant la racine « vaine » – quoique écrivain contienne aussi « vain »)

Virginia est une créatrice tourmentée, victime de graves crises de dépression, qui la conduisent parfois aux abords de la folie. Son remède c’est l’écriture, libératrice et salvatrice, une lumière au bout du tunnel. Âgée de 47 ans au moment du récit, elle n’est jamais parvenue à se défaire totalement des affres de la maladie. Les fins de mois sont difficiles, elle mettra du temps à être reconnue, en dépit de son génie littéraire, qui semble tirer profit de ses angoisses. Génie et folie se complètent avec une sorte de magie féroce. Elle tombe amoureuse de Vita, à la fois son mentor, quelqu’un qui lui ressemble en bien des points, mais qui possède ce dont Virginia rêve, le succès, l’opulence… Vita est une aristocrate qui vit dans une somptueuse demeure des suburbs de Londres. Plus jeune que Virginia, elle a connu la gloire et l’estime. Virginia l’admire et la jalouse tout à la fois.Virginia et Vita

Virginia cultive sa passion amoureuse pour Vita à l’insu de son mari Léonard. S’enticher d’un homme, c’est une sorte de féminisme d’avant-garde, une façon de prouver qu’elles peuvent se passer des hommes. Faut-il avouer sa passion secrète à son mari ? Elle choisit de rester prudente, Léonard ne doit pas souffrir. Mais la soif d’écrire la tenaille… Elle décide d’exploiter ses amours sous les traits d’Orlando, personnage tantôt homme, puis femme, qui franchit allègrement les siècles. Elle espère aussi par ce biais créer un nouveau genre de roman intimiste épistolaire (« la plus longue lettre d’amour jamais écrite », dira le fils de Vita). S’ensuit une quête personnelle ; comment exprimer ses sentiments sans dégâts, tout en trouvant une absolution libératrice. Se libérer des affres du mensonge, de la difficulté d’aimer les deux sexes. Orlando ressemble à son auteure, devenue femme, elle exprime sa douleur d’être ambivalente et de ne pouvoir choisir…

Dans cette reconstitution qui se veut fidèle, nous suivons le parcours intime de ces deux femmes, leurs états d’âme, leurs quêtes d’absolu, de complicité, de beauté, leur soif d’amour… La plume de Christine Orban suffit déjà à rendre le récit extrêmement agréable. Une écriture belle et rigoureuse à la fois, justement dosée, avec un choix de mots qui marie à la fois délicatesse et rigueur, et rendent de façon très belle l’ambiance de l’époque et les pensées intimes des deux amantes. Les pensées des deux femmes, voilà incontestablement un des points forts du livre. L’auteur se glisse à merveille dans cette intimité complice, et rend avec justesse leurs relations ambigües, à la fois très belles et complexes. Chaque phrase parle et met en relief leurs vies, jusqu’au plus profond de leurs cœurs. L’aspect recherche littéraire est intéressant, et lui aussi fort bien restitué, la quête de l’expression écrite la plus juste, d’une forme d’aboutissement romanesque ainsi que d’un épanouissement personnel, le cheminement de l’artiste dans son périple. J’ai beaucoup aimé (mais je suis – il est vrai – le parfait candidat pour ce genre de lecture…)

« Vita était plus inoffensive dans l’absence que dans la présence.Virginia la maîtrisait mieux dans les songes ; elle la manoeuvrait à son gré, lui prêtait paroles et pensées, l’habillait et la déshabillait, souple comme une poupée démantibulée. »

Virginia et Vita de Christine Orban. Éditions Albin Michel

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Grand vin

Le pays de l’absence – Christine Orban

Pour son dixième livre (si je compte bien…), Christine Orban évoque la relation compliquée avec sa mère, faite d’un amour profond dont les tensions ne sont pas absentes. Au fait, j’ignore s’il s’agit d’un récit autobiographique (la présentation parle d’une fiction) , mais quoi qu’il en soit, l’on sent une forte teneur émotive enracinée dans le vécu.

Cette maman n’est décidément pas simple ! Le temps, dont on pourrait espérer qu’il embellit les êtres, possède la mystérieuse faculté d’exacerber leurs traits de caractère les mieux enfouis. Il y a aussi la maladie. Même si la pathologie n’est annoncée qu’à demi-mots, cette septuagénaire semble souffrir d’un début d’Alzheimer… Elle en devient encore plus compliquée, plus difficile à comprendre.  Certes, ses relations avec sa fille n’ont jamais été simples. Plus jeunes, elles se sont jalousées, défiées. Les rôles s’inversaient. L’âge n’a pas arrangé la situation ! La maxime « plus on devient vieux plus on devient jeunes » prend ici tout son sens. La plupart d’entre nous reconnaitrons cette tendance étrange qu’ont les personnes âgées à retomber en enfance, à devenir difficiles, égocentriques, capricieuses. Une simple sortie au restaurant devient un chemin de croix. D’abord, resto ou plateau-télé ? Maman pèse le pour et le contre, change d’avis cent fois. Finalement ce sera le resto, mais voilà qu’elle bougonne, traine la jambe, perd sa chaussure. Elle commande un plat qu’elle n’aime pas, se met à chantonner. Elle n’épargne rien à sa fille, dont l’amour se ressent à chaque ligne, une mansuétude qui n’arrange finalement rien. Maman en profite…le pays de l'absence

J’ai découvert Christine Orban avec ce livre (honte à moi !), et j’apprécie cette auteure qui sait manier la plume avec délicatesse et une économie de mots :

« Et si vieillir était devenir ce que l’on est en pire ? »

« Parfois, elle s’arrêtait ainsi de vivre, suspendue entre deux mondes »

Une écriture chargée d’émotions mitigées, entre tendresse et dérision, mais qui sait être lucide et critique :

« Le vide a rempli le cerveau de ma mère ; elle flotte dans le temps, elle flotte dans l’espace, elle est là et elle n’est plus là. »

Le récit m’a souvent touché. En revanche, pour l’apprécier il faut être sensible à cette voix  unique et monocorde, sans fard, toute simple. Ouvrage intimiste et personnel, qui me semble réussi dans ce genre littéraire difficile.
Si j’en crois Julien Green, pour qui  le talent est l’art de rendre insolites et intéressantes les choses les plus banales (cfr Memories of happy days), alors du talent Christine Orban n’en manque pas.

Le pays de l’absence – Christine Orban. Éditions Albin Michel