Catégories
Grand vin

Le vertige des falaises – Gilles Paris

Une île funeste, l’Ile comme la qualifie l’auteur. Des paysages à perte de vue chargés de mystère, des falaises léchées par les vents marins et juste au-dessus une maison majestueuse… C’est là que vit Marnie de Mortemer, une adolescente de 14 ans, fragile, confinée dans l’univers hostile de sa famille. Entre sa mère Rose, gravement malade et sa grand-mère Olivia, qui gouverne tout, la famille et l’Ile, Marnie se désole dans sa geôle de verre et d’acier, appelée Glass… De l’Ile nous ne savons pas grand-chose et l’auteur se garde bien de dévoiler le lieu où le décor est planté. Toutes les îles recèlent des mystères, qu’elles soient françaises, anglo-normandes ou encore américaines.

Qu’importe… Ici tout réside dans l’atmosphère pesante et le suspense de ce huis-clos chargé d’énigmes, de trahison, de maladie, de violences de toutes sortes, où chacun se montre taciturne, sauf peut-être Marnie, plus éveillée, qui s’évade un peu de sa thébaïde pour déjouer le sort de ses proches meurtris par les souvenirs d’antan.

Il n’y plus guère d’hommes dans cette famille envenimée par les secrets… Le vertige des falaisesLe père est mort dans un accident de la route, tandis que le grand-père a été victime d’une crise cardiaque. Mais personne ne s’en émeut le moins du monde…

L’auteur se glisse dans les tréfonds de l’âme d’une gamine espiègle de 14 ans et nous livre un récit, certes empreint de gravité, mais qui jamais ne fait larmoyer. Car derrière la noirceur des événements s’immiscent un souffle de poésie et un doux soupçon d’espoir qui réchauffent le cœur. Et c’est ainsi que par la magie distillée par sa plume, il nous convainc de croire en la beauté des lendemains, à de faire fi des blessures du passé même si celui-ci est entaché de mille douleurs.

Marnie et les personnages autour d’elle nous captivent, les lieux traversés au fil de l’histoire sont magnifiquement décrits et tous baignés de mystère. L’auteur nous tient en haleine de bout à l’autre du récit et nous envoûte jusqu’à la chute, inattendue, démesurée, et nous révèle ce que le dais des secrets familiaux gardait cloisonnés jusqu’ores.

Et l’on ne peut que s’émerveiller quand on sait que le jour finit toujours par embrasser la nuit et que les brisures de la vie se recollent à force d’y croire…

Le vertige des falaises par Gilles Paris, éd. Plon

Catégories
Cru bourgeois

Autobiographie d’une courgette – Gilles Paris

Courgette, c’est le surnom, riche de sens, qui est donné à un enfant de neuf ans… Il vit avec sa mère, dans des conditions précaires. Elle est devenue alcoolique, désabusée, laisse son fils mener sa vie, quand elle ne le maltraite pas. Courgette découvre une vieille arme à feu et, accidentellement, il tue sa mère. Le juge lui trouve des circonstances atténuantes et l’envoie dans un foyer pour enfants « difficiles ». Mais cet endroit, Courgette ne le verra pas comme une prison. Il rencontrera différents enfants tous plus spéciaux les uns que les autres. Il s’attache à eux, se construit une vie. L’existence au foyer est finalement bien plus amusante que celle qu’il a tenté de mener près de sa mère…

autobiographieCe livre est une nouvelle version, parue plus de dix ans après la version originelle… Des illustrations ont été ajoutées (on en aurait aimé plus…) Des notes en bas de page donnent une définition simplifiée des mots un peu moins usuels, ou quelques explications sur des personnages ou des lieux. Ceci en fait un ouvrage de prédilection pour les enfants. L’écriture est simple et sobre, comme peut l’être celle d’une enfant de cet âge. Gilles Paris se met très bien dans le peau de cet enfant… Un exploit qui est plutôt rare ; beaucoup d’auteurs s’y sont essayé, mais souvent le résultat est mitigé, à moitié convaincant… Les idées de l’adulte refont souvent surface dans ce genre de roman, et parfois même le ton enfantin fait place à des paragraphes plus académiques. Tel n’est point le cas ici, où le langage est homogène et crédible, même si la technique consiste parfois à des effets systématiques, comme l’ellipse d’un mot ou des interjections enfantines…

Et puis, il y a ce mélange de gravité et de légèreté teintée d’humour… Exercice périlleux dont l’auteur se sort fort bien… Et en cela il rappelle « Un sac de billes  » ou les différents livres de Patrick Cauvin, un des rares auteurs a avoir réussi avec brio ce genre de défi… Néanmoins, je recommanderai « autobiographie d’une Courgette » plutôt aux enfants et adolescents… Ou aux adultes qui ont gardé un esprit candide. Avec son vocabulaire étudié mais enrichi par des notes de bas de page, l’univers de gravité dédramatisé, et les exercices en fin de volume, c’est clairement l’outil idéal pour l’enseignement.

Autobiographie d’une courgette – Gilles Paris. Éditions Flammarion

Catégories
Grand vin

Au pays des kangourous – Gilles Paris

« Ce matin, j’ai trouvé papa dans le lave-vaisselle. En entrant dans la cuisine, j’ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d’hier soir. J’ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. Il m’a regardé comme le chien de la voisine du dessous quand il fait pipi dans les escaliers. Il était tout replié sur lui-même. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. »

Simon voit sa vie bouleversée le jour où il découvre son papa avec le moral en berne. Du haut de ses neuf ans, il tente de mettre des mots sur la maladie dont souffre Paul, son papa. Pourquoi Paul est-il si bizarre tout à coup ? Et  que fait donc Carole, la maman ? Femme affairée, cadre chez Danone, elle est souvent partie à l’autre bout du monde, au pays des kangourous. Difficile pour Paul de s’épanouir dans ces conditions. Il est interné dans un hôpital psychiatrique.

Simon est pris en charge par sa grand-mère Lola, femme un rien mystique. Elle soutient Simon de tout son cœur de mamie. Mais les questions que l’enfant se pose se font plus pressantes encore. Il s’invente un monde et se construit des rêves dont il cherche à interpréter le sens. À l’hôpital, il rencontre Lily, une enfant autiste aux yeux violets, qui possèderait un talent pour guérir certaines maladies. Entre les deux enfants se produit une sorte d’alchimie. Lily est une fille étrange, un peu mystérieuse, une ombre sur les couloirs de l’hôpital, pourtant si riche intérieurement… Enfin, le papa de Simon revient à la maison. C’est le moment de découvrir la raison profonde qui l’a poussé à se retrancher dans le lave-vaisselle. La fin éclaire le récit tout entier d’une nouvelle lumière… Mais en dire plus, ce serait ruiner le suspens…Au pays des kangourous

Gilles Paris dessine une histoire chamarrée, tendre et drôle à la fois, avec un fond un peu triste, ce qui donne une saveur particulière. Le mélange d’humour et de gravité est bien conduit, il m’a rappelé Cauvin, dont on sait la capacité à conjuguer la joie et le drame. La maladie et la mort sont en quelque sorte dédramatisées, et même magnifiées, par le ton léger en apparence. Ce qui n’empêche pas profondeur et pertinence. L’auteur fait très bien parler l’enfance, avec conviction, exercice plus difficile qu’il ne parait.

Quête de vérité, croisement de générations, apprentissage de la vie, confrontation à la maladie… « Au pays des kangourous » est toutes ces choses à la fois. Une histoire habillement menée, un peu lente toutefois. Une fois sur cent, il y a un bouquin qui me fait verser une larme de tristesse. Une fois sur mille, il y en a un qui me fait verser des larmes de tristesse et de bonheur. Youpie snif youpie !

« Il trempe sa tartine grillée avec le beurre fondu et la confiture de groseille dans sa tasse de café. Des tas de miettes décorent la table. Je pourrais lui raconter mon rêve d’hier et lui demander où s’en est allé l’avion de maman, mais je me retiens. J’ai peur que papa aille encore se cacher dans le lave-vaisselle. Avant, je lui racontais mes rêves. »

Au pays des kangourous de Gilles Paris. Éditions Don Quichotte