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Cru bourgeois

Danser au bord de l’abîme – Grégoire Delacourt

Emma est une femme heureuse. Entre Olivier, un mari aimant qui a un emploi honorable, trois beaux enfants et une amie avec qui tailler la zone, une confidente à qui elle peut tout dire, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes donc…

Jusqu’à ce jour où, dans une brasserie à l’heure du midi, elle croise le regard profond et sensuel d’Alexandre. Elle est d’emblée séduite et alors que celui-ci dépose sur sa bouche un baiser doux et chaud, elle chavire. Des semaines durant, elle ne cesse de penser à Alexandre, à ces instants fugaces qui lui ont fait tourner la tête, lui ont mis le cœur à l’envers. Elle se met à gamberger… Et si ce moment enivrant faisait basculer sa vie désormais, cette vie sans anicroche, sans heurts, qui fléchit à présent le temps d’un baiser ?

Il n’en faut pas plus pour briser le cœur d’une femme, entraînant dans sa chute une famille sans histoires jusqu’ores. Certes, Emma est déchirée entre l’époux et l’amour ronronnant qui s’y accroche et l’amant qu’elle pourrait aimer parallèlement.

À travers son héroïne, l’auteur épluche l’âme soudain meurtrie, les émotions qui font perdre pied, les délices du désir et les dégâts que peuvent engendrer tout à coup un flash, un moment d’égarement. Et il se pose une question essentielle : le désir peut-il remuer à ce point le cours de notre vie fragile, donner à notre cœur de violentes secousses, nous inciter à suivre un autre chemin, à faire un virage à 180° ? Au fil de la lecture, nous nous sentons de plus en plus proches d’Emma dans ce qu’elle donne de ses failles, de ses émotions, de ses désarrois intérieurs aussi.

danser au bordL’auteur traduit à merveille le chaos intérieur que subit Emma face à son destin. Doit-elle suivre ce que son cœur lui dicte et tout laisser tomber pour un émoi, un soubresaut, un chemin de traverse, une escapade sans retour ou bien se claquemurer dans une vie bien modelée, une trajectoire sans faux-pas, mais sans passion, sans fougue aussi…

Le récit commence par une rencontre improbable, la naissance d’un désir, d’une folie, puis s’ensuivent les affrontements, les regards de reproches que connaîtra Emma avec son mari, ses enfants et sa mère avec qui les relations se dégradent encore plus. Et à partir de cela, l’histoire souffrira d’interminables atermoiements et longueurs qui m’ont presque donné l’envie de refermer le livre sans le reprendre ensuite…

J’en arrive donc au classement de ce roman sur notre blog… Après moult réflexions et pour les très beaux moments du début, je lui attribuerai deux verres.

Danser au bord de l’abîme par Grégoire Delacourt, éd. JC Lattès

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Cru bourgeois

La liste de mes envies – Grégoire Delacourt

Voici l’histoire originale de Jocelyne, mercière dans un petit bled, racontée par elle-même en personne. Jocelyne, ou Jo pour les intimes, partage sa vie entre son commerce, ses amies portées sur le cancan. Elle tient un blog de couture… Et puis il y a son mari, qui s’appelle… Jocelyn, ou Jo pour les intimes. Celui-ci travaille dans une entreprise de fabrication de glaces, il rêve d’avoir une grosse voiture, un écran plat, et de devenir contremaitre… Un couple comme il en existe tant quoi, d’autant que l’homme boit et est méchant, surtout quand il arrête, et que la femme est toute sage, ne rêve que de bonté, de réussite pour ses enfants, et pardonne tout à son mari. Y en a qui vont adorer…

Mais voilà qu’un beau jour, Jocelyne, enfin Jo, gagne le gros lot au Loto ; 16 millions… Loin de se réjouir, la quadragénaire s’inquiète de tout le mal que pourrait lui apporter ce magot. Elle décide de garder son gain secret ! Est-ce que ce choix va lui porter chance ? En dire plus serait dévoiler l’intrigue, assez simple mais efficace…

La liste de mes enviesL’auteur a pris le parti de raconter cette petite guimauve sans prétention sous le regard de Jo(celynE), une femme simple et sans grands besoins, à part d’être heureuse en amour. Globalement, j’ai trouvé ça réussi ; cette Jo est sympathique, elle parle avec son cœur, dans des phrases simples. Qu’on ne s’attende pas à de grandes envolées lyriques… Toutefois, sous la simplicité se cache une profondeur et une philosophie de vie intéressante (faut chercher un peu). J’ai souligné quelques citations qui donnent à réfléchir, sur le sens du bonheur, de la vérité, du rôle de l’argent, et finalement l’amour qui est plus fort que tout, et tout le truc. Une fable philosophique se dessine en filigrane.

Mais, car il y a toujours un mais dans un bouquin – pour peu qu’on soit un peu critique – de temps en temps, on sent que l’écrivain reprend le dessus. Alors notre Jo(celyne) se fait plus académique, elle emploie des mots savants, utilise l’imparfait du subjonctif : « À regarder leurs sourires, on eût dit qu’il n’y avait aucune horreur humaine qu’elles ne pussent concevoir et donc pardonner »… Dites donc, en voilà un langage élaboré pour une femme peu lettrée, qui disait un peu avant : « Il a dit que la vie était dégueulasse, que la vie était une pute, une putain de pute. » Quand un écrivain essaie de se mettre dans le peau d’un simple ou d’un enfant, parfois il oublie son rôle et redevient le vieux scribouillard… À ces quelques détails près, on n’a aucun mal à se fondre dans les pensées de cette femme comme tout le monde !

« C’est drôle comme souvent les laquais donnent l’impression de posséder la richesse de leurs maitres. »

« Plus les mensonges sont gros, moins on les voit venir. »

« Je comprends aujourd’hui que je fus riche de sa confiance ; ce qui est la plus grande richesse. »

La liste de mes envies – Grégoire Delacourt. Éditions Lattès

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vin de table

L’écrivain de la famille – Grégoire Delacourt

Édouard a 7 ans. Édouard a 18 ans. Édouard a 30 ans. Le point commun entre tous ces Édouard(s) ? Ils aiment écrire. Autre point commun, ils ont du mal à trouver leur voie. Que peut-on faire quand on veut écrire mais qu’on n’est pas un bon poète ni un bon romancier ? Devenir journaliste, créer un blog  ou encore : devenir rédacteur dans une agence de publicité. Voilà donc un chemin intéressant à suivre. Ses parents croient en lui et en son talent, depuis qu’il a écrit trois rimes naïves, mais le garçon ne trouve pas son bonheur. Après des études de compta avortées, il accepte volontiers et avec un certain enthousiasme la proposition d’un directeur d’agence, à Bruxelles une fois, convaincu par les slogans d’Édouard :

« L’eau ne tombe pas du ciel. Ne faites pas aux animaux ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent… »

couverture de écrivain de la famille

La famille d’Édouard est une famille comme toutes les autres, avec ses conflits et ses souffrances. Les parents tiennent un commerce. Le père est dépressif chronique, il fait des séjours en hôpital, puis retourne vivre chez sa mère. Sa femme est plutôt volage. Le frère a lui aussi un grain, qui le poussera à l’irréparable. La sœur tombe enceinte d’un type qui la largue dès la nouvelle annoncée. Il y a aussi quelques personnages secondaires intéressants. Bref, tout ce qu’il faut pour faire un petit roman à rebondissements et à facéties. En fait de roman, ne serait-ce point une biographie ou une autofiction ? L’auteur est en effet « publicitaire » comme l’anti-héros de ce livre, et ce n’est pas la seule analogie. On sent qu’il y a du vécu.

Alors, hum, mon avis : J’ai passé de bons moments de lectures, plongé dans les aventures de cette famille assez banale finalement, mais décrite avec une ironie féroce. Elle devient truculente sous la plume de l’auteur, qui sait magnifier des points de détail et utiliser l’anecdote. Toutefois je n’ai pas été 100 % enthousiaste. D’abord, il y a les pièges et limitations du genre, un récit à la première personne, où l’auteur se fait plaisir en racontant ses souvenirs. Et puis des citations, ces slogans publicitaires décalés, des extraits de chansons qui tombent à plat. Passe pour Cabrel. Mais pour Daniel Guichard… Bof. Pourquoi pas Sheila et Ringo tant qu’on y est…

Un premier livre pas vraiment mauvais, mais pas innovant. J’ai trouvé qu’il aurait pu aller plus loin, dans les sentiments ou les doutes. L’auteur passe à côté d’émotions positives ou négatives que ressentent, en principe, tous les créateurs, et il reste finalement assez factuel. Les émotions décrites sont cent fois inférieures à celles que je ressens, en tant qu’auteur, époux, amant, fils, etc. Je dois me faire une raison. Nous sommes en 2011. Époque du gsm, ipad et ipet. Époque de pauvreté intellectuelle et spirituelle. Il faudra que j’arrête de reprocher aux écrivains d’être moins sensibles que moi. Paul Desalmand disait : « la profondeur ça ne s’apprend pas… » Et voilà, tout est dit. Heureux de vous avoir connu, Mr Delacourt !

Et puis, c’est quoi cette invasion de l’industrie du tabac dans les livres ? Le gouvernement ferait bien d’interdire la cigarette dans les arts, au lieu de voter des lois débiles imposant des images terribles sur les paquets !

L’écrivain de la famille de Grégoire Delacourt. Éditions JC Lattès