Catégories
Premier Grand Cru Classé

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Un matin de février. Simon Limbes, une vingtaine d’années, tout en émotion, vif, espiègle, s’adonne aux joies du surf et brave les vagues, insouciant et heureux… Puis retour au bercail, épuisé, la mémoire encore imprégnée de ce beau début de journée… L’accident. Simon a une hémorragie cérébrale se retrouve dans le coma. L’équipe médicale doit affronter le désarroi des parents et leur annoncer que la vie de Simon tient à un fil, celui qui le relie à une machine pour un instant encore, avant d’être déconnecté…

Viennent alors s’entrechoquer dans la mémoire des parents le sentiment d’injustice, l’insoutenable douleur, la réponse attendue des médecins quant à l’autorisation de prélever des organes… L’enfer, l’horreur… Une fraction de temps entre vie et trépas, une journée où tout bascule…

Sans jamais user d’artifice, avec une grande pudeur, l’auteur décortique à la manière d’un orfèvre les meurtrissures et les ressentis de ses personnages terrassés par le drame.

Réparer les vivantsL’écriture est bouleversante d’émotion. Pas à pas, l’auteur nous invite à accompagner les personnages dans leurs tourments, leurs drames pour les uns, leurs joies larvées pour d’autres. Ainsi, l’on se plonge tour à tour dans les âmes d’une mère en perdition, d’un médecin réanimateur, d’une infirmière spécialisée, d’une malade qui attend le cœur d’un autre pour lui redonner vie… Au milieu de ces destins suspendus, le lecteur se faufile discrètement et se laisse porter par la bourrasque d’émotions nées d’un matin tranquille qui vire à la tragédie en quelques heures.

L’auteur réussit un coup de maître en décryptant et couchant sur le papier des sentiments si forts, si graves et si difficiles à exprimer.

Je retrouve l’écriture et le style remarquables, dignes d’éloges, de « Naissance d’un Pont », que j’avais chroniqué ici il y a quelque temps.

Un récit très fort qui nous remue à l’intérieur et réveille nos questionnements, nos contredits, nos incertitudes. Et la question fondamentale de la mort d’un corps qui peut donner la vie à un autre…

Un ravissement… Une tornade d’émotions…

Réparer les vivants par Maylis de Kerangal

Catégories
Grand vin

Tangente vers l’est – Maylis de Kerangal

Hélène, une française de 35 ans, qui tente d’oublier son amant Anton rencontre fortuitement dans un compartiment du Transsibérien Aliocha, conscrit russe, appelé en Sibérie pour y exécuter ses obligations militaires auxquelles il aimerait échapper par tous les moyens possibles. L’obstacle des langues les empêche dans un premier temps de bavarder mais ils arriveront à se comprendre petit à petit et poursuivront ce voyage insolite, s’évadant chacun à sa manière, fuyant pour l’une un amour et pour l’autre le devoir militaire…Tangente vers l'est

Pendant quelques jours, Aliocha et Hélène vont partager cette promiscuité secrète et imposée, tous deux contraints à une fuite qu’elle soit sentimentale ou militaire.
Par une plume magistrale, l’auteur fait résonner les mots comme une douce mélopée. Elle plante le décor dans une Russie glaciale et nous balade dans les paysages désolés de la taïga délicatement givrée, où la nature a revêtu un manteau gris, un peu élimé.

Comme dans son excellent roman « Naissance d’un pont » Maylis de Kerangal nous transporte et nous emmène aux côtés de ses personnages, cette fois à l’intérieur d’un train où règne une atmosphère pesante, où l’on sent retentir les échos d’une Russie toujours militarisée, tandis que chaque gare traversée est comme un arrêt sur image, une pause bénéfique. Au dehors l’on aperçoit la beauté de la steppe baignée de rivières aux reflets irisés et on se laisse porter par la grâce et la poésie qui émanent d’Hélène donnant à ce train exhalant un parfum viril et rustre une délicatesse inespérée.

L’auteur nous parle avec beaucoup d’intensité de cet amour improbable, de la rencontre de deux âmes meurtries se laissant doucement glisser sur les rails découpant un paysage austère, si beau mais désespérant…

Troublant et passionnant… Un très beau voyage de l’âme

Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal, éditions Verticales

Catégories
Grand vin

Naissance d’un pont – Maylis de Kerangal

Un chantier titanesque dans une ville imaginaire californienne, Coca : la construction du plus grand pont du monde, suspendu entre une ville luxuriante et une forêt où survivent encore de paisibles tribus indiennes.

Et le ton est donné …

Voici un sujet difficile qui pourrait d’emblée décourager le lecteur. Et pourtant on est emporté, transcendé par l’atmosphère de ce chantier où se côtoient une dizaine de personnes toutes émouvantes.

Naissance d'un pontAinsi l’auteur met en scène ces personnages clés : Diderot, le conducteur de travaux, taciturne, mercenaire du béton, Sanche, le jeune grutier immigré, Summer la femme ingénieur et Katherine, l’ouvrière émouvante …

Le récit est imprégné du suspense, d’amour aussi …

Mais la force du récit naît dans l’écriture, pantelante, voire ponctuée, au puissant pouvoir évocateur qui ne laisse jamais l’imaginaire en reste.

Un chassé-croisé de paysages et de machines, de rêves qui s’émoussent, toutes classes sociales confondues.

Le style est grandiose, précis, puissant. Au fil du récit, on se laisse porter par cette épopée humaniste à travers la magie des mots, sur fond de poésie, et l’on glisse doucement vers la fin de l’histoire, regrettant amèrement de devoir refermer ce brillant opus …

Éblouissant …

« À l’aube du second jour, quand soudain les buildings de Coca montent, perpendiculaires à la surface du fleuve, c’est un autre homme qui sort des bois, c’est un homme hors de lui, c’est un meurtrier en puissance. Le soleil se lève, il ricoche contre les façades de verre et d’acier, irise les nappes d’hydrocarbures moirées arc-en-ciel qui auréolent les eaux, et les plaques de métal taillées en triangle qui festonnent le bordé de la pirogue, rutilant dans la lumière, dessinent une mâchoire ouverte. »

Naissance d’un pont – Maylis de Kerangal, éditions Verticales.